La résilience de Gisèle Pélicot qui divise
Depuis la sortie de son livre Et la joie de vivre, on voit Gisèle Pélicot partout.
Sur les plateaux de télévision, dans les journaux, dans des interviews. Elle a même été reçue par la reine d’Angleterre.
Et pourtant sa présence ne laisse pas indifférent. Elle dérange. Elle divise et parfois même... elle agace.
Ces dernières semaines j’ai beaucoup observé, et écouté. Et ce que j’ai entendu dans les médias et autour de moi, m’a interpellée.
J’ai entendu : « j’éteins la télévision quand je la vois apparaître à l’écran ».
Ou encore : « C’est indécent, comment peut-elle déjà se remettre en couple ? Tout cela est louche ».
J’ai entendu des critiques, des soupçons, des jugements. Et ce qui m’a le plus surprise c’est que ces réactions venaient souvent... de femmes.
Quand une histoire sort du huis clos tout explose
Le sujet des violences sexuelles au sein de la famille est un sujet difficile. Un sujet difficile, conflictuel, clivant, un sujet qui dérange.
Lorsqu’une histoire de cette nature sort du huis clos familial, ce n’est pas seulement l’histoire d’une personne, toute la structure de la famille est ébranlée.
Tout l’équilibre vole en éclats.
Chacun réagit avec sa propre sensibilité.
Avec son histoire, ses blessures, avec sa façon de survivre.
On l’a vu dans cette famille aussi. Les tensions avec sa fille, les réactions de son fils et son projet de monter sur scène pour raconter, autrement, cette histoire.
Certains trouvent cela déplacé.
Ce n’est pas mon cas.
L’humour, le théâtre, la mise en scène, l’art en général ont souvent été des façons de survivre à l’insupportable.
Le Verfügbar aux Enfers est une opérette-revus qui avait été écrite clandestinement au camp de concentration de Ravensbrüch par Germaine Tillion, résistance française, au cours de l'hiver 1944-1945.
Parler autrement de ce qui détruit, mettre de la distance là où la douleur est trop proche me semble normal, humain, salutaire.
Quand le silence explose, chacun cherche sa façon de tenir debout.
Ce que cette histoire réveille en moi
Ce sujet me touche particulièrement. Parce que je sais pour l’avoir vécu à quel point la révélation des violences dans une famille agit comme une explosion atomique.
Rien ne reste intact. Tout est amené à évoluer : les liens, les repères, l’image que l’on avait de soi, l’image que l’on avait des autres.
Et surtout la joie de vivre ne revient pas en quelques semaines.
Parfois pas en quelques années. Parfois jamais complètement. C’est pour cela que le titre du livre Et la joie de vivre m’a interpellée.
Et je dois avouer que ma première réaction a été de le trouver presque violent.
Parce que je sais que lorsque le secret éclate, lorsque la vérité surgit, lorsqu’une histoire familiale se fissure, retrouver la joie de vivre peut demander du temps.
Je me suis même surprise à penser que ce titre, très orienté, pouvait presque envoyer un message implicite aux victimes :
« Regardez, elle y arrive alors pourquoi pas vous ? »
« Pourquoi rester bloquée ? Pourquoi remuer le passé ? »
Une pensée un peu dure, mais une pensée qui m’a traversée.
Et puis j’ai continué d’observer, d’écouter et de ressentir.
Et j’ai compris que ce qui me chagrinait le plus n’était pas là.
Ce qui me dérange vraiment c’est la division entre femmes
Ce qui me touche le plus dans cette histoire ce sont les réactions de certaines femmes.
La dureté. Le jugement. L’agacement.
Parfois même une forme de rejet.
Comme si la résilience d’une autre devenait insupportable.
Et pourtant... nous venons de tellement loin.
Des générations de femmes dominées.
Des générations de femmes violentées.
Des générations de femmes réduites au silence.
Le pourcentage des femmes ayant subi des violences est immense mais le pourcentage de celles qui parlent est encore très faible.
Alors quand une femme ose sortir du silence, quand elle ose raconter, quand elle ose se montrer, quand elle ose vivre malgré tout, il me semble naturel de la soutenir.
Même si elle va trop vite. Même si elle se trompe. Même si elle dérange. Même si elle ne correspond pas à l’image que nous aurions voulu qu’elle incarne.
Parce que parler n’est jamais simple et se relever n’est jamais linéaire.
Et la résilience ne ressemble jamais à ce qu’on imagine.
Les femmes visibles ont toujours dérangé
De tous temps, certaines femmes se sont levées avant les autres.
Elles ont été plus visibles, plus exposées, plus critiquées aussi.
Rosa Park a été jugée trop radicale.
Olympe de Gouges a été condamnée.
Simone Veil a été insultée à l’Assemblée.
Simone de Beauvoir a été méprisée.
Malala Yousafzai a été menacée de mort.
Aucune d’entre elles n’a fait l’unanimité. Aucune.
Et pourtant, chacune a ouvert un passage.
Pour les autres, pour celles qui viendraient après. Pour celles qui n’osaient pas encore.
Ce qui nous dérange parfois... c’est leur liberté
Peut-être ce qui nous dérange le plus chez celles qui osent ce n’est pas leur médiatisation.
Peut-être que ce n’est pas leur façon de parler.
Ni leur façon de se reconstruire. Ni leur façon d’aimer à nouveau.
Peut-être que ce qui nous dérange au fond c’est ce petit quelque chose en plus.
Cette force. Cette liberté. Cette capacité à dire, à montrer et à vivre malgré tout.
Une amie me disait il y a quelques jours : « rien ne m’a choquée chez Gisèle Pélicot mis à part ses viols sous l’autorité d’un mari aimant, sympathique, serviable... J’ai le sentiment que certaines femmes lui reprochent d’être dans la lumière et d’avoir gardé une réelle dignité, d’avoir travaillé sur sa joie de vivre qui l’a toujours maintenue hors de l’eau depuis toute petite. Et certainement qu’une part de nous aimerait pouvoir faire pareil ».
Cette vision des choses m’a parue juste.
Et sans doute qu’il y a des clés à trouver dans l’enfance de Gisèle Pélicot. C’est la raison pour laquelle j’ai finalement acheté son livre alors que je n’avais pas prévu de le faire.
Peut-être que ses clés pourront me servir à moi aussi ?
Avancer ensemble
Nous n’avons pas toutes le même chemin. Nous n’avons pas toutes le même rythme.
Nous n’avons pas toutes les mêmes ressources.
Certaines parlent tôt. D’autres très tard.
Certaines se remettent vite, d’autres mettront toute une vie. Certaines retrouvent la joie, d’autres apprennent simplement à survivre.
Mais chaque femme qui sort du silence ouvre un passage pour les autres.
Alors plutôt que de juger, plutôt que de comparer, plutôt que de diviser, peut-être pouvons-nous apprendre à soutenir.
Parce que nous avançons toutes chacune à notre façon, avec nos forces et nos fragilités mais dans la même direction.
Et dans ce combat-là, nous ne sommes pas adversaires, nous sommes du même côté.
Sylvie Moulédous
Photo personnelle : parc Montsouris, Paris, début de lecture le premier jour du printemps. Osons refleurir... ensemble.


