Pourquoi certaines femmes protègent-elles encore les systèmes qui les ont blessées ?

C’est une question difficile à poser. Une question qui dérange parce qu’elle ne parle pas seulement des hommes, des violences ou des blessures. Elle parle aussi des femmes.

 

Pourquoi certaines femmes qui ont elles-mêmes connu l’abandon, l’infidélité, le silence, les injustices ou parfois même les violences, ne soutiennent-elles pas celles qui osent parler ?

Pourquoi certaines minimisent-elles ?

Pourquoi disent-elles :

« Tous les hommes faisaient ça à l’époque »

« Il faut tourner la page »

« A quoi bon remuer tout ça ? »

 

Longtemps j’ai cru que lorsqu’une femme avait souffert, elle devenait naturellement solidaire des autres femmes.

Je croyais à une forme de sororité spontanée.

Je croyais que la douleur rapprochait. 

Je croyais que l’expérience créait un lien invisible entre celles qui avaient traversé certaines tempêtes.

Peut-être même à une sorte de fraternité plus vaste : celle des êtres humains capables de reconnaître la blessure de l’autre sans chercher à la minimiser.

 

Mais la vie raconte parfois une autre histoire.

 

Elle montre des femmes qui ont été blessées et continuent pourtant à défendre les murs qui les ont enfermées.

 

Et je me demande :

Est-ce vraiment de l’indifférence ou est-ce autre chose ?

 

Je crois que la réponse se trouve souvent dans nos racines.

Dans l’arbre familial.

Dans ces héritages invisibles qui traversent les générations.

Dans ces fidélités anciennes qui nous relient à ceux que nous aimons, parfois même sans que nous nous en rendions compte.

 

Parce que parfois, dans certaines familles, une personne devient inconsciemment celle qui tient l’arbre pour qu’il ne s’effondre pas.

 

Elle protège la maison.

Elle protège les souvenirs.

Elle protège les absents.

Elle protège ceux qui restent.

Et parfois même... elle protège ceux qui reproduisent.

 

Non par choix conscient.

Non par méchanceté.

Peut-être par amour.

Peut-être par peur.

Peut-être par fidélité.

 

Je me demande : combien de femmes ont consacré leur vie entière à tenir une maison intérieure qui s’était effondrée très tôt ?

Combien sont restées au pied de l’arbre pour empêcher qu’il tombe ?

Et combien ont oublié, en tenant le tronc, qu’elles avaient elles aussi le droit de vivre ?

 

Et je me demande aussi :

Que devient le corps quand une vie entière a consisté à tenir ?

Tenir une famille.

Tenir une mère.

Tenir une maison.

Tenir les silences.

Tenir les renoncements.

Tenir l’arbre pour qu’il ne tombe pas.

 

Et combien de corps ont fini à leur manière, par raconter ce que les mots n’avaient jamais pu dire ?

 

Car si une femme a passé 50 ans à tenir, à encaisser, à faire avec, à fermer les yeux pour survivre, reconnaît soudain :

 

« Ce n’était pas normal »

 

Cela peut bouleverser tout un paysage intérieur.

Ses choix.

Son couple.

Son histoire.

Ses renoncements.

Ses silences.

Parfois même son identité.

 

Alors certaines transforment la blessure en normalité.

Non parce qu’elles n’ont pas souffert.

Peut-être parce qu’elles ont trop souffert.

 

Et je me demande aussi ceci :

A quelles histoires anciennes restent-elles fidèles ?

A quelles douleurs ?

A quels silences ?

A quelles femmes avant elles ?

 

Combien ont appris très tôt que protéger la famille était plus important que se protéger elles-mêmes ?

 

Combien ont grandi avec ces phrases :

« Ne fais pas de vagues »

« Un homme reste un homme »

« Il faut tenir »

« Certaines choses ne se disent pas »

 

Alors quand une femme parle... quand elle écrit... quand elle révèle... 

Quand elle refuse de continuer à porter le silence...

Est-elle entendue ? Ou devient-elle celle qui fait trembler les racines ?

Celle qui fait bouger l’arbre ?

 

Dans certaines familles, dans certaines histoires, l’équilibre s’est construit sur le silence.

Et lorsqu’une personne commence à parler, elle touche parfois quelque chose de plus vaste qu’une histoire individuelle.

 

Elle touche à tout un système.

Peut-être est-ce pour cela que certaines personnes protègent les murs... tandis que d’autres ouvrent des passages.

 

Les murs rassurent.

Ils maintiennent l’ordre ancien.

Ils empêchent parfois certaines douleurs de remonter.

Ouvrir un passage demande autre chose.

 

Du courage.

Celui d’accepter de regarder.

Celui de remettre en question.

Celui de traverser l’inconfort.

Et j’aimerai ici saluer aussi les hommes qui choisissent ce chemin.

Les hommes qui s’interrogent.

Ceux qui soutiennent une femme lorsqu’elle commence à libérer sa voix.

Ceux qui acceptent de regarder leur propre histoire, leurs héritages, leurs blessures et les systèmes dont ils ont eux aussi parfois été prisonniers.

 

Parce que cette question dépasse les femmes.

 

Elle parle peut-être d’une humanité capable de se tenir ensemble devant ce qui a été tu.

 

Et peut-être qu’il existe une autre manière de regarder tout cela.

Peut-être que soutenir les femmes qui osent sortir du silence aujourd’hui ne consiste pas seulement à soutenir une personne.

 

Peut-être c’est aussi tendre la main à toutes celles qui, avant elles, n’ont pas pu parler ?

 

Nos mères.

Nos grands-mères.

Nos tantes.

A toutes ces femmes qui ont tenu.

Celles qui ont encaissé.

Celles qui ont fermé les yeux parfois pour survivre.

Celles qui n’avaient ni les mots, ni l’espace, ni parfois même l’autorisation intérieure de dire.

 

Peut-être qu’en accueillant la parole de celles qui se libèrent aujourd’hui, nous ne trahissons pas les générations précédentes.

Peut-être qu’au contraire nous leur rendons hommage.

Peut-être continuons-nous leur histoire autrement.

 

Parce qu’un arbre ne guérit pas en coupant ses racines.

Il guérit lorsque quelque chose recommence à circuler.

Lorsque la sève retrouve un passage.

 

Et peut-être qu’en écrivant ces lignes, je comprends autre chose.

 

Ces racines m’ont aussi permis d’être la femme que je suis aujourd’hui... et que je commence enfin à aimer.

 

Non pas parce que tout ce qui été vécu était juste.

Non pas parce qu’il fallait souffrir pour grandir.

Mais parce qu’au milieu des silences, des tempêtes et des fidélités invisibles, quelque chose a continué à pousser.

 

Quelque chose a cherché la lumière.

 

Et je m’interroge :

Que se passerait-il si nous cessions de protéger les murs ?

Si nous osions regarder nos racines avec tendresse et vérité ?

Si nous acceptions que l’arbre bouge pour qu’il puisse continuer à vivre ?

 

Peut-être qu’au fond les plus grands actes d’amour ne consistent-ils pas toujours à préserver l’ancien équilibre.

 

Peut-être consistent-ils à ouvrir un passage.

 

© Sylvie Moulédous – Tous droits réservés. Toute reproduction partielle ou intégrale sans autorisation est interdite.

 

Photo personnelle : parc de l'orangerie (Strasbourg)


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